Chapitre 1. Cadre conceptuel
1.1 Introduction
À lorigine, cest-à-dire une quinzaine dannées passées, nos intérêts concernant limage étaient étroitement liés à lapproche psycholinguistique de lapprentissage et de lenseignement de la lecture à lécole primaire, au premier cycle en particulier. Nous nous intéressions à limage en tant quoutil pédagogique susceptible de favoriser les premiers apprentissages en langue première. C'était au Québec à la fin des années 1970. À cette époque, le milieu d'enseignement devait appliquer un nouveau programme de français qui contrastait avec la pratique scolaire en vigueur jusque-là. Ce programme, fortement influencé par la recherche nord-américaine en psychologie cognitive et éducationnelle - on peut penser à des pratiques pédagogiques telles le langage intégré (" whole language approach "), la pédagogie par projet, etc. - mettait l'accent sur la compréhension, la motivation, les habiletés plutôt que sur les techniques de décodage et lapprentissage de règles formelles.
C'est dans ce cadre qu'a pris naissance notre intérêt pour limage. Son utilisation " intelligente " semblait - et semble toujours - pouvoir répondre à plusieurs exigences des nouveaux courants pédagogiques, en particulier en ce qui a trait aux premiers apprentissages en lecture. Limage qui accompagne un mot, une phrase, un texte a le potentiel dorienter le lecteur novice vers la compréhension du sens plutôt que vers le décodage. En effet, contrairement aux mots écrits, limage renvoie directement au sens, sans quil soit nécessaire pour le lecteur de s'engager dans une activité de décodage grapho-phonétique susceptible d'interférer avec sa quête de sens. Le lecteur débutant, en procédant par analogie, peut se familiariser avec lécrit tout comme il sest déjà approprié peu à peu le monde visuel (la photo, le dessin, etc.) en tant quobjet signifiant. Limage, dirait-on, peut clarifier, désambiguïser ou compléter un texte qui sadresse au lecteur débutant; elle peut contribuer à la contextualisation de l'information linguistique qui, sans elle, serait souvent incompréhensible, pauvre ou incomplète. De nos jours, limage est devenue un maillon important dans toute pédagogie consciente de l'impact quelle peut avoir aussi bien sur les facteurs cognitifs quaffectifs. Limage attire lattention et l'intérêt du jeune lecteur sur une histoire qu'il ne lirait pas autrement, et elle peut le rendre persévérant une fois qu'il est engagé définitivement dans sa lecture.
Toutefois, considérer limage seulement sous laspect des premiers apprentissages en lecture induirait en erreur quant à létendue de ses fonctions éducationnelles. Dans les recherches expérimentales que nous avons répertoriées et catégorisées jusquici (environ 1000 documents), lâge des sujets varie de lâge enfant à lâge adulte. Un tiers tout au plus de ces recherches ont été menées auprès denfants de lécole primaire, ce qui est beaucoup moins que celles menées auprès dadultes, généralement des étudiants universitaires. Limage nest pas non plus lobjet détude dun seul champ disciplinaire. La psychologie cognitive et perceptive, la psycholinguistique, la sémiotique, la didactique des langues première ou seconde et diverses autres didactiques (sciences de la nature, sciences humaines, mathématiques, arts, etc.), la technologie éducationnelle, la sociologie, la sociolinguistique, le journalisme et la cartographie sont autant de domaines qui sintéressent à lillustration, cest-à-dire limage externe (à distinguer de limage mentale).
La recherche expérimentale sur lillustration est jeune et peu structurée. En effet, près de 90 % des recherches du présent ouvrage ont été publiées au cours des dernières 25 années, avec une progression fulgurante jusquà récemment (cf. tableau 1.5). Contrairement à la recherche moderne sur limage mentale, qui pouvait évoluer à lintérieur de structures organisationnelles déjà existantes et encadrées dorganismes de subvention identifiables (la psychologie cognitive étant son champ disciplinaire principal), lévolution de la recherche sur lillustration sest faite dans des conditions moins favorables. Encadrée apparemment par aucune discipline en particulier - à lexception de la psychologie, par son intérêt pour limage mentale -, la recherche sur lillustration a été moins bien orchestrée tout au long de son histoire. Léparpillement darticles sur ce sujet dans une multitude de périodiques en témoigne (cf. 1.4). Il nest donc pas surprenant que la recherche sur lillustration en tant que paradigme est restée longtemps dans lombre, et ce non seulement en ce qui concerne le public au sens large. Même les spécialistes ont de la difficulté à se tenir au courant de lévolution au-delà des frontières disciplinaires, faute de forum multidisciplinaire reconnu.
La recherche sur lillustration est " coincée " entre les pôles dattraction que sont limagerie mentale dune part et la perception visuelle de lautre.
La primauté de l'image mentale sur l'illustration est compréhensible dans des études psychologiques, qui sont davantage intéressées au traitement perceptivo-cognitif qu'accorde un individu au percept qu'à la réalité du percept lui-même. Cette primauté est également fondée historiquement. Le concept d'imagerie mentale remonte bien plus loin que les débuts de la psychologie expérimentale (voir par exemple le survol historique de Paivio, 1971). L'époque behavioriste, qui a délaissé l'image mentale - considérée comme un objet d'étude peu crédible - n'était qu'un intermède. Depuis le début des années 1960, grâce aux progrès considérables sur les plans méthodologique, technologique et statistique, ces recherches ont trouvé leur prolongement logique.
Par ailleurs, lillustration en tant que percept ne semble pas avoir dexistence sui generis qui permettrait de la démarquer nettement de la réalité visuelle elle-même, cest-à-dire les objets perçus:
Pictures become symbols of their objects or object classes by physical similarity. Therefore, it is a very plausible hypothesis that recognizing pictures comprises essentially the same cognitive processes as perceiving the objects themselves. (Potter, 1979).
Recognizing pictures does not require particular steps of learning or development beyond learning to know the represented objects. (Glaser, 1992, p. 62)
Mais ce cadre élargi ne peut rendre justice à la spécificité des recherches picto-verbales. Lillustration nest pas un échantillon aléatoire et représentatif de la réalité visuelle qui nous entoure. Si la photographie, prise comme une des actualisations possibles de ce que nous appelons illustration, paraît confirmer le bien-fondé de la citation, le dessin abstrait ou schématique, le pictogramme ou la carte routière en tant que langages partiellement codifiés, laissent par contre des doutes quant à luniformité de lunivers visuel sur le plan perceptif.
La raison de faire de lillustration un objet danalyse à part entière devient évidente lorsquon étudie le traitement cognitif et affectif quen font les individus dans des situations qui nécessitent leur mise en correspondance avec des informations linguistiques / verbales: les illustrations dans un livre, les informations visuelles et sonores dun téléviseur, la photo placée entre deux articles à la une dun journal, les graphiques intercalés entre les paragraphes du mode demploi, etc. En fait, linterprétation de lillustration par lêtre humain - et sa compréhension qui en résulte - est souvent liée au contexte linguistique imposé par le " texte ", oral ou écrit. Cest là le domaine propre des recherches picto-verbales.
Avec le présent ouvrage bibliographique, nous souhaitons contribuer aux efforts de synthèse et danalyse déjà entrepris (cf. chap. 1.3) en créant une ressource documentaire qui soit la plus exhaustive possible en matière de recherche picto-verbale expérimentale portant sur le texte.
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