Chapitre 2. Texte illustré vs texte non illustré

2.1 Problématique

La comparaison expérimentale du texte illustré avec sa version non illustrée est celle qui a inspiré le plus grand nombre d’études. C’est en comparant les versions illustrée et non illustrée d’un même texte qu’on peut étudier de la manière la plus simple le rôle que joue l’illustration par rapport au texte. L’hypothèse sous-jacente de ces études prévoit généralement une différence significative entre les deux conditions expérimentales, et souvent une en faveur de la version illustrée. En absence d’une différence significative, après vérification expérimentale, on dira que l’illustration constitue un facteur négligeable, sans incidence visible sur le comportement cognitif ou affectif des sujets.

À cause de contraintes inhérentes à cette variable, la comparaison des versions illustrée et non illustrée d'un texte se fait dans la plupart des expériences à l'aide d'une comparaison intergroupes ou intersujets. On présente donc la version illustrée du texte à un premier groupe de sujets, et sa version non illustrée, à un groupe différent. Ce n'est qu'exceptionnellement que cette variable est traitée comme comparaison intragroupe ou intrasujets, le même groupe de sujets étant alors soumis aux conditions expérimentales illustrées aussi bien que non illustrées. Vu l'impossibilité d'exposer les mêmes individus aux versions illustrée et non illustrée d'un même texte, l'expérimentateur doit multiplier le nombre de textes afin d’en présenter, au même groupe de sujets, certains en version illustrée et d’autres en version non illustrée. La difficulté principale d’une comparaison intragroupe est le contrôle de l’équivalence des textes expérimentaux. Il s’agit de s’assurer que les résultats traduisent réellement ce qu'on veut mesurer et non pas l'effet d'une variable parasite. Le contrôle d'un tel effet parasite, attribuable à la nature du texte ou de l’illustration plutôt qu'à la présence ou à l'absence de l'illustration, peut se faire à l'aide d'un plan expérimental de type carré latin. Par exemple, le sous-groupe A est exposé à la version illustrée du texte 1 et à la version non illustrée du texte 2. Le sous-groupe B est exposé aux conditions inverses, c’est-à-dire le texte 1 non illustré, puis le texte 2 illustré. Les études à comparaison intragroupe adoptent pour la plupart cette technique de contrebalancement (Strømnes et Nyman, 1974; Bock et Milz, 1977; Garrison, 1978; Donald, 1979; Rusted et M. Coltheart, 1979; Rusted et V. Coltheart, 1979; Hayes et Readence, 1982, 1983; Harber, 1983; Robbins, 1983; Perrett, 1985; Holmes, 1987; Beveridge et Griffiths, 1987; Latendresse, 1987). Les études de Bluth (1972) et de Arlin et Hills (1974) sont des exceptions. Dans ces études, la validité interne en est directement affectée, les difficultés d’interprétation des résultats étant accrues. Même avec contrebalancement, ce choix méthodologique paraît moins satisfaisant puisqu’il entraîne un autre inconvénient, soit l’impossibilité de pouvoir interpréter adéquatement des effets d’interaction entre variables. Ce désavantage est inhérent au plan du carré latin.

Les comparaisons texte illustré vs texte non illustré, bien entendu, s’articulent dans des contextes théoriques et pratiques fort variés. Le chercheur qui mène son expérience auprès de lecteurs débutants à l’école primaire n’a pas les mêmes intérêts de recherche qu’un chercheur qui se penche sur des étudiants universitaires en situation d’écoute. De façon semblable, la motivation que suscite l’illustration d’un texte auprès de jeunes enfants n’informe pas de son impact sur la compréhension de texte. Pour bien faire ressortir ces différences, les expériences sont présentées séparément pour les principaux types de mesures dépendantes, i.e. mesures de compréhension et de rappel, mesures de temps, mesures des préférences et des attitudes (cf. tableau-synthèse 1.7). Quant aux mesures de compréhension et de rappel, puisque leur nombre le justifie, elles feront en plus l’objet d’une sous-catégorisation plus fine (cf. chap. 2.2.6).

De façon générale, sont retenues dans ce chapitre les comparaisons texte illustré vs texte non illustré qui prennent la forme d’une variable. Lorsque le déroulement d’une expérience favorise l’émergence de variables parasites dont l’effet potentiellement significatif n’est contrôlé ni expérimentalement ni statistiquement, il peut être difficile voire impossible d’interpréter correctement les résultats expérimentaux et leur portée théorique. Idéalement, on ne devrait faire varier dans une expérience que les éléments qui ont explicitement le statut d'une variable indépendante intégrée au plan expérimental. Toutefois, l’application rigoureuse de ce principe mènerait à l’exclusion de plusieurs recherches menées en salle de classe qui ont délibérément comme objectif de s’approcher des conditions pédagogiques normales (recherches nommées quelquefois écologiques). Les expériences où l’effet de telles variables parasites influe directement et substantiellement sur l’interprétation des résultats, sont identifiées à la première colonne du tableau 2.2 au moyen de la lettre x entre parenthèses. Certains auteurs, par exemple, fournissent aux lecteurs débutants une aide supplémentaire en cas de difficulté, de sorte que la présence de l’illustration dans une des conditions expérimentales risque de perdre sa raison d’être. Cette aide supplémentaire constitue en fait une variable parasite à effet non contrôlé qui bénéficie aux lecteurs du traitement texte non illustré. Ces lecteurs peuvent compenser pour l’absence de l’illustration par des questions qu’ils posent aux personnes-ressources durant la phase expérimentale (voir plus loin notre discussion de Weintraub, 1960).

Par contre, nous avons retranché du présent chapitre les études où l'illustration est conçue ou sélectionnée de façon à ce qu'elle soit délibérément incompatible avec le texte qu'elle accompagne, soit en entier (ex.: Hayes et Birnbaum, 1980:1), soit en partie (p. ex. Peeck, 1974). Ces études seront étudiées ailleurs (chap. 8). Précisons toutefois que la compatibilité sémantique entre le texte et l'illustration, tel que nous l’avons définie, n'est pas synonyme avec redondance picto-verbale. Un texte et son illustration peuvent véhiculer des informations non redondantes et même complémentaires sans que les deux composantes du texte illustré soient sémantiquement incompatibles. La distinction entre des illustrations compatibles et incompatibles est essentielle et permet d'éviter que soient comparées des expériences dont les objectifs divergent. Une étude, lorsqu’elle comprend des versions à la fois avec illustrations compatibles et non compatibles (ex.: Pressley, Levin et al., 1983:1), est donc présentée dans les deux chapitres.

Le présent chapitre est aussi délimité par rapport à l’objet d’analyse pictural. Seules sont retenues ici les études dont l’illustration peut être considérée comme image fixe. Cette restriction nous paraît souhaitable à cause des difficultés inhérentes au film, qui en font un matériel expérimental nettement plus difficile à cerner. Le contrôle de la variable picturale y est souvent moins rigoureux.

La synthèse statistique des résultats présentés dans ce chapitre repose sur la notion de comparaison binaire, à savoir la comparaison entre une version illustrée et une version non illustrée au moyen d’une seule mesure dépendante. Ainsi, lorsque la variable indépendante d’une expérience oppose la version non illustrée à deux ou plusieurs versions illustrées, chaque version illustrée est comparée séparément à la version non illustrée, et ce pour chaque mesure dépendante. (La comparaison des versions illustrées entre elles, non pertinente pour la problématique du présent chapitre, sera discutée au chapitre 4.)

Le tableau suivant illustre la contribution relative de quelques expériences à la synthèse des résultats.

  Variable indépendante

Nombre de mesures dépendantes

Nombre total de combinaisons binaires

Bender et Levin (1978) 1 version non illustrée vs
1 version illustrée

1

1 x 1 = 1

Guttmann, Levin et Pressley (1977:1) 1 version non illustrée
vs
2 versions illustrées

1

2 x 1 = 2

Omaggio (1979) 1 version non illustrée
vs
5 versions illustrées

1

5 x 1 = 5

Reid, Briggs et Beveridge (1983) 1 version non illustrée
vs
4 versions illustrées

2

4 x 2 = 8

Winn (1982) 1 version non illustrée
vs
1 version illustrée

4

1 x 4 = 4

En se basant sur les tests statistiques présentés dans l’étude, chaque comparaison binaire texte illustré - texte non illustré est classée comme non significative ou significative ( seuil de signification = 0,05) et, dans ce dernier cas, en spécifiant sa direction: ill > ni signifie que la version illustrée est significativement mieux réussie que la version non illustrée (une variante notationnelle est ni < ill), et ni > ill (ou sa variante notationnelle ill < ni) signifie la supériorité inverse. Lorsqu’il sera question des mesures de préférences ou de temps de lecture, ill > ni signifie que la version illustrée du texte est préférée à sa version non illustrée ou qu’elle donne lieu à un laps de temps plus long que celle-ci. Dans les études à plusieurs variables indépendantes, cette classification se fait à partir de l’effet principal - également appelé effet simple - qui y est spécifié, ou encore à partir des tests a posteriori. L’effet principal de la variable permet d’analyser la comparaison binaire d’intérêt en maintenant constantes les autres variables. Cette démarche générale a toutefois dû être adaptée à l’occasion à des plans expérimentaux particuliers. Dans Jawitz (1989), par exemple, puisque la variable indépendante fait varier deux paramètres concurremment (avec illustration - sans illustration, consigne d'imagerie mentale - consigne générale de mémorisation), les tests statistiques appropriés n’existent que pour les quatre sous-groupes, ce qui entraîne deux comparaisons binaires plutôt qu’une seule (avec illustration / avec consigne d’imagerie vs sans illustration / avec consigne d’imagerie; avec illustration / sans consigne d’imagerie vs sans illustration / sans consigne d’imagerie). De même, dans l’étude de Anglin et Stevens (1986), les tests statistiques n’ont été calculés que séparément pour le posttest immédiat et le posttest différé, ce qui oblige également à comptabiliser deux comparaisons binaires. Les études sans tests statistiques (ex. Findahl, 1971; Prior, 1989) figurent dans les tableaux descriptifs mais ne contribuent pas à la synthèse des résultats (voir les tableaux-synthèses 2.2.1 à 2.2.8).

Les travaux de Dwyer font exception et seront présentés ailleurs (cf. chap. 4.2.1 et 4.2.2). Les sections qui suivent regroupent les expériences portant sur la comparaison du texte illustré et non illustré en fonction du type de mesures dépendantes, à savoir:

 

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