3.3 Illustration x aptitude
La section 3.3 regroupe les expériences ayant comme variables
lillustration (texte illustré vs texte non illustré) et laptitude
des sujets. La variable aptitude décrit les différences individuelles
quelles quelles soient (habileté en lecture, quotient intellectuel, aptitude
spatiale, etc.). Souvent, laptitude des sujets est opérationnalisée à
laide dun des nombreux tests validés auprès dune population
donnée. À loccasion, la variable daptitude repose sur une évaluation
informelle des sujets par les enseignants concernés (p. ex. Green
et Olsen, 1985). Expérimentalement parlant, elle est souvent dichotomisée
de façon à ce que les différences individuelles soient ramenées à deux niveaux
daptitude (i. e. score en haut ou en bas de la médiane; p. ex. lecteurs
forts vs lecteurs faibles). Dans plusieurs études, lhypothèse dintérêt
principal en est une dinteraction. Le recours généralisé à lanalyse
de variance et à ses extensions statistiques (ANOVA, ANCOVA, régression) permet
lanalyse de linteraction illustration x aptitude dans presque
toutes les études du tableau 3.3. Ceci semble refléter limportance théorique
que joue la variable daptitude dans ces expériences.
Tableau
3.3 |
|||
Auteur |
Variable Aptitude |
Mesure dépendante |
Résultat (p < 0,05) |
| Bluth (1972) | Var 2.1: Lecteurs forts Var 2.2: Lecteur faibles |
M 1: Closure | ANOVA: interaction sig |
| Brooks (1977) | Var 2.1: Lecteurs forts Var 2.2: Lecteurs faibles |
M1: Lecture à voix haute (nombre derreurs) | ANOVA: interaction sig |
| Cohen (1974) | Var 2.1: Lecteurs forts Var 2.2: Lecteurs faibles |
M1: Reconnaissance de mots | Test t: illustré = non illustré (lecteurs faibles) illustré = non illustré (lecteurs forts) |
| Donald (1983) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs faibles |
M 1: Mots lus à voix haute M 4: Questions M 5: Questions |
ANOVAs: interaction non sig |
| Dwyer (1976) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs fiables |
Voir chap. 4.2 | |
| Goldberg (1974) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs faibles |
M1: Choix multiple | ANOVA: interaction non sig |
| Green et Olsen (1985) | Var 1.1: Score élevé Var 1.2: Score moyen Var 1.3: Score faible |
M1: Questions M2: Reconnaissance |
ANOVAs: voir résumé |
| Hannafin (1983) | Var 1.1: Score élevé Var 1.2: Score faible |
M 1: Questions | ANOVA: interaction non sig |
| Harber (1983) | Var 2.1: Score élevé Var 2.2: Score moyen Var 2.3: Score fiable |
M 1: Questions | ANCOVA: interaction sig |
| Hayes et Readence (1982) | Var 1.1: Scoré élevé Var 1.2: Score moyen - élevé Var 1.3: Score moyen - faible Var 1.4: Score faible |
M1: voir résumé, en particulier Note 2 | ANOVA: interaction non sig |
| Holmes (1987) | Var 1.1: Score élevé Var 1.2: Score moins élevé |
M1: Questions | ANOVA: interaction sig |
| Joseph (1978) | Var 1.1: Score faible Var 1.2: Score moyen Var 1.3: Score élevé |
M 3: Total de 4 tests | ANOVA: interaction non sig |
| Koran et Koran (1980) | Var 2.1: Score élevé Var 2.2: Score peu élevé |
M1: Choix multiple | Corrélations: pentes de régression significativement différentes (versions illustrées vs version non illustrée) |
| Kulm et al. (1974) | Var 1.1: QI peu élevé Var 1.2: QI moyen Var 1.3: QI élevé |
M1: Résolution de problèmes | ANOVA: interaction non sig |
| Latendresse (1987) | Var 2.1: Score élevé Var 2.2: Score peu élevé |
M 1 - M3: Rappel libre | MANOVA: interaction non sig |
| Main et Griffiths (1987) | Var 1.1: Score élevé Var 1.2: Score peu élevé |
M1: Choix multiple | ANOVA: interaction non sig |
| Moore (1974) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M1: Choix multiple | ANOVA: interaction non sig |
| Moore et Skinner (1985) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs faibles |
M1 - M4: Questions | ANOVA: interaction non sig |
| Ortiz (1985) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M1 - M2: Choix multiple M3 - M8: Questions |
ANOVAs: voir résumé, en particulier Note |
| Parkhurst (1974) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M1: Choix multiple | ANOVA: interaction non sig |
| Parkhurst et Dwyer (1983) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M1: Choix multiple | ANOVA: interaction non sig |
| Pederson (1970) | Var 1.1: Retard dun an Var 1.2: Retard dun an et six mois Var 1.3: Retard de deux ans |
M1 - M2: Choix multiple | ANOVA: interaction non sig |
| Perrett (1985) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M1: Rappel libre | ANOVA: interaction non sig |
| Reinking, Hayes et McEneaney (1988) | Var 1.1: Lecteurs faibles Var 1.2: Lecteurs forts |
M1: Choix multiple | ANOVA: interaction sig |
| Reinwein (1990b:1) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M1: Closure | ANOVAs: interaction sig (1 texte); non sig (2 textes) |
| Rusted et M. Coltheart (1979:1) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs faibles |
M 1: Questions | ANOVA: interaction non sig |
| Rusted et V. Coltheart (1979) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs faibles |
M 1: Rappel libre M2: Reconnaissance |
ANOVAs: interaction non sig |
| Thomas (1978) | Var 1.1: Score élevé Var 1.2: Score moyen Var 1.3: Score faible |
M1: Questions | ANOVA: interaction non sig |
| Weintraub (1960) | - Lecteurs forts - Lecteurs faibles (voir aussi résumé) |
M 1: Choix multiple | ANOVA: interaction sig |
| Wheelbarger (1970) | Var 2.1: QI élevé Var 2.2: QI moyen Var 2.3: QI faible |
M 4: Total de trois tests à choix multiple | Regression multiple: interaction sig |
| Zalud (1985) | Var 1.1: Lecteurs forts Var 1.2: Lecteurs moyens Var 1.3: Lecteurs faibles |
M 1 - M4: Questions | ANOVAs: interaction non sig |
Dans neuf expériences, un effet dinteraction illustration x
aptitude est observé au moyen dune analyse de variance ou dune de ses
extensions statistiques.
Bluth (1972). L'auteure
compare des lecteurs forts et faibles de 2e année du primaire dans une tâche
de restitution des mots omis dans un test de closure. Le texte expérimental
est présenté avec ou sans illustration. La variable d'aptitude est définie à
l'aide dun sous-test du Stanford Achievement Test. Il s'avère que
les lecteurs forts bénéficient davantage de la présence de l'illustration que
les lecteurs faibles.

Brooks (1977). Deux groupes d'enfants de 1re année du primaire participent à cette étude. Les bons lecteurs sont définis comme ceux en haut du 80e percentile du Metropolitan Achievement Test et les lecteurs faibles, en bas du 50e percentile. Lanalyse de variance à quatre variables révèle une multitude d'interactions, dont trois interactions comprenant les variables mode de présentation et aptitude. Le déroulement de lexpérience étant complexe, les nombreuses interactions semblent révélatrices dun certain manque d'équilibre et de contrôle du plan expérimental. Par exemple, les lecteurs faibles et forts ne lisent que partiellement les mêmes mots cibles (lecteurs faibles: mots faciles et intermédiaires; lecteurs forts: mots intermédiaires et difficiles), ce qui favorise évidemment lémergence dun effet dinteraction, quoique dépourvu dintérêt.
Harber (1983). Des enfants dits normaux et des enfants ayant des difficultés d'apprentissage lisent des textes accompagnés d'illustrations complètes, d'illustrations partielles ou des textes non illustrés. Les textes et les questions de compréhension posées au posttest sont extraits du Gray Oral Reading Test (Gray et Robinson, 1967). Comparativement à la version non illustrée, la version illustrée a un effet négatif pour les enfants avec difficultés dapprentissage, mais un effet positif pour les enfants dits normaux.
Holmes (1987). Des enfants
de 5e et 6e années d'écoles primaires sont catégorisés comme étant des lecteurs
forts ou des lecteurs faibles selon leur performance dans deux sous-tests de
lecture des SRA Achievement Series. Dans l'une des trois versions expérimentales,
le matériel de lecture est présenté seul et dans une deuxième version, en présence
de photos en couleur. Des questions inférentielles, conçues selon la taxonomie
des inférences de Omanson, Warren et Trabasso
(1978), indiquent un effet d'interaction. Les lecteurs forts réussissent
significativement mieux que les lecteurs faibles en version non illustré, mais
les deux groupes ne se distinguent pas en version illustrée. L'effet d'interaction
est attribuable à la performance nettement inférieure du sous-groupe faible
- non illustré, les trois autres nétant pas différents lun de
lautre.

Koran et Koran (1980).
Les auteurs étudient l'effet de l'agencement temporel entre le texte et un diagramme
qui s'y réfère (i.e. texte précédé ou suivi du diagramme, texte seul) sur la
compréhension d'adolescents classés à laide dun test de raisonnement
inductif (French, Ekstrom et Price, 1963). La corrélation entre le score d'aptitude
et la mesure dépendante est calculée pour chacune des trois versions expérimentales.
Les pentes de régression calculées en présence et en absence du diagramme se
distinguent significativement. Les sujets ayant un score d'aptitude peu élevé
bénéficient plus de la présence du diagramme. Les sujets ayant un score d'aptitude
élevé réussissent le mieux en son absence.

Reinking, Hayes et McEneaney (1988). Le matériel de lecture, adapté de l'étude de Hayes et Readence (1983), est présenté en version non illustrée et en trois versions illustrées à des adolescents de 7e et de 8e années du secondaire qui ont été classés comme étant des lecteurs forts ou des lecteurs faibles, daprès un sous-test du Metropolitan Achievement Test. En ce qui concerne la compréhension de texte, leffet dinteraction traduit le fait que seuls les lecteurs faibles bénéficient de la présence de lillustration, les différences entre versions étant toutes non significatives chez les lecteurs forts (quoique de tendance inverse). Il se pourrait que linteraction soit attribuable à la non-équivalence des sous-groupes, dont le nombre restreint (variant entre 13 et 21 sujets) favorise lémergence dun tel biais.
Reinwein (1990b:1).
Des enfants de 3e année du primaire, répartis en trois groupes d'aptitude (élevé,
moyen, faible) selon leur performance en prétest (i. e. test de closure), lisent
trois bandes dessinées en présence ou en absence de l'illustration. Une fois
sur trois, leffet dinteraction est significatif. L'écart entre les
versions illustrée et non illustrée est d'autant plus prononcé que le score
daptitude des sujets est élevé.

Weintraub (1960). L'auteur présente le matériel expérimental en trois versions (texte seul, texte et illustration, illustration seule) à des enfants de 2e année du primaire, qui ont été classés comme étant des lecteurs forts ou des lecteurs faibles à l'aide du Gates Primary Reading Test (voir aussi résumé, Note). L'auteur conclut que les lecteurs forts réussissent aussi bien en version non illustrée quen version illustrée, et que les lecteurs faibles même mieux en version non illustrée. Les résultats de cette étude sont surprenants à plus d'un égard. Comme le posttest de l'expérience a été conçu expressément en fonction des informations du texte qui ne sont pas illustrées (" Questions asked on the tests were based on ideas presented in the text alone "; p. 28-29), on s'attendrait à ce que la troisième version, i.e. illustration seulement, soit nettement moins bien réussie que les deux versions avec texte. Ceci n'est pas le cas, tout au moins en ce qui concerne les lecteurs faibles. Il faut donc se demander à partir de quelle source de renseignement ces lecteurs ont réussi à combler le déficit d'information en présence de la version illustration seulement qui, rappelons-le, n'est pas censée contenir les informations du test à choix multiple. En fait, pour juger d'après la description du déroulement expérimental, les enfants ont reçu de nombreux renseignements oraux à légard du matériel expérimental aussi bien avant la lecture ou l'observation du matériel:
Prior to having the children read or look at a story, the writer introduced, by writing on the board, the name of characters to be found in the story and many nouns and other words which might have been new to most of the children. Many times a slight introduction to the story was given also. (...) In instances where the narrative was covered, the writer told the children the names of the characters in the pictures. This eliminated the need for guessing in answering questions where names of persons in the pictures were used (p. 32).
que pendant cette activité et le posttest:
" In giving directions for reading the stories and taking the tests, the writer (...) informed the subjects that any words not known might be asked of him or of the classroom teacher if she were in the room. The reasoning behind this was an attempt to eliminate as much as possible the factor of reading difficulties. The writer wished to measure comprehension, not reading ability. (...) it was felt that such factors as inability to read a word, which would interfere with the understanding of the story, could be controlled to some extent by supplying words. (...) Any words asked on the test were also supplied " (p. 32).
Il se peut que ce type de soutien des lecteurs ait introduit un biais systématique en faveur des lecteurs faibles (" it was noted that the poorer readers asked for a great many more words "; Weintraub, 1960, p. 32). Ce type de soutien semble aussi expliquer la réussite remarquable des enfants en version illustration seulement (voir aussi chap. 2.2.1).
Wheelbarger (1970). Dans le cadre des travaux de Dwyer, Wheelbarger a étudie l'effet de l'illustration avec des adolescents en fonction de leur quotient intellectuel (élevé, moyen ou faible selon le test de Lorge-Thorndike). Une des versions est dépourvue d'un support pictural, les quatre autres comprennent des dessins abstraits ou détaillés, en noir et blanc ou en couleur. L'étude indique que les groupes ayant un score d'intelligence faible ou moyen réussissent dans les cinq versions sans différence notable. Le groupe ayant un score d'intelligence élevé, par contre, réussit significativement mieux dans les versions illustrées que dans la version non illustrée.
Résumé. Deux tendances opposées se dégagent des études ayant obtenu un effet d'interaction significatif illustration x aptitude.
Comparons ce constat avec la conclusion à laquelle arrivent Levie et Lentz (1982) dans leur synthèse dune cinquantaine détudes expérimentales sur le texte illustré:
Illustrations may be somewhat more helpful to poor readers than to good readers. (...) This trend is supported by other research indicating that poor readers make more extensive use of illustrations (p. 228).
Leur conclusion repose sur un total de 11 études. Parmi celles-ci, une seule (Wardle, 1977) semble avoir obtenu un effet d'interaction significatif. (Signalons que Levie et Lentz (1982) citent l'étude de Bluth (1972) par erreur comme une recherche n'ayant pas obtenu d'effet d'interaction significatif). L'argumentation de Levie et Lentz (1982) est basée essentiellement sur le cumul de statistiques descriptives obtenues dans des études dont l'effet d'interaction illustration x aptitude est non significatif, un procédé problématique. Dans la présente revue de la littérature qui, bien entendu, comprend plusieurs autres articles parus depuis, la tendance générale, malgré son ambivalence, ne confirme pas leur conclusion. Au contraire, une majorité détudes laisse croire que les sujets daptitude élevé (les bons lecteurs, dans la plupart des études), bénéficient plus de la présence de lillustration que les autres.