4.3 L’illustration partielle

Certaines études contiennent une version expérimentale appelée "illustration partielle" ou "version partiellement illustrée". Cette appellation mérite d'être clarifiée puisque, dans la plupart des recherches, la composante picturale n'est pas entièrement redondante par rapport à la composante linguistique du texte illustré et que, dans cet ordre d’idée, la plupart des versions illustrées pourraient être considérées comme étant seulement partiellement illustrées. Or, ce n'est que par opposition à l'illustration complète que l'illustration partielle acquiert toute son importance. Les études présentées dans cette section comprennent en effet au moins deux versions illustrées, appellées "illustration complète" et "illustration partielle". Certaines informations du texte qui sont illustrées dans une version ne le sont pas dans l'autre. Si l'illustration partielle permet d'étudier les mécanismes de compréhension et de renforcement du rappel chez les sujets (et par ce fait même, l'existence de processus de compréhension inférentiels), cette analyse pourrait être révélatrice car elle pourra se faire à la lumière d'une version où la même information du texte est explicitement illustrée, à savoir la version illustration complète.

L’étude de Miller et Pressley (1987) rend plus clairs ces propos. L'information ciblée au posttest n'est pas présentée explicitement dans la phrase mais doit être inférée à partir de la phrase ou de l'illustration (p. ex. phrase: Notre voisin ouvrait sa porte; inférence à faire: avec une clé). La clé n'est représentée picturalement que dans l'illustration complète. Dans Guttmann, Levin et Pressley (1977:1), par contre, l’information ciblée au posttest est présente dans toutes les conditions expérimentales (voir les deux illustrations dans le résumé de l’article). Les sujets, après avoir écouté une phrase comme Au souper, la famille de Sue s'est assise pour manger une grosse dinde, répondent à la question La famille de Sue, qu'a-t-elle mangé au souper? L'écoute des phrases se fait en présence d'une illustration partielle ou complète, ou encore en absence d’illustration. Ainsi, l'information ciblée au posttest (i.e. une grosse dinde) est présentée verbalement dans les trois conditions, mais elle n'est représentée picturalement que dans l'une d'elles.

Le tableau 4.3 présente l’ensemble des études concernées.

Tableau 4.3
Illustration partielle vs illustration complète

Auteur

Variable indépendante

Résultats (p < 0,05)

Denburg (1976-77) Var 1.1: Phrase seule

Var 1.2: Phrase et illustration complète

Var 1.4: Phrase et illustration partielle
(mot cible non illustré)

Mesure 1 (identification du mot cible en présence du contexte linguistique):

absente < partielle < complète (?)

Mesure 2 (identification du mot-cible présenté seul):

absente < partielle (?)

(Voir aussi résumé de l’article)

Digdon, Pressley et Levin (1985) Var 1.1: Phrase sans illustration

Var 1.3: Phrase et illustration partielle (objet non illustré)

Var 1.4: Phrase et illustration de l'objet et illustration partielle

Mesure 1 (questions)

En présence d'une consigne d'imagerie mentale:

absente = partielle < complète

Sans consigne d'imagerie mentale:

absente = partielle; partielle = complète; absente < complète

Guttmann, Levin et Pressley (1977:1) Var 2.1: Phrase sans illustration

Var 2.3: Phrase et illustration partielle

Var 2.4: Phrase et illustration complète

Mesure 1 (questions)

Enfants à la maternelle:

absente = partielle < complète

Enfants de 2e année:

absente = partielle; partielle = complète; absente < complète

Enfants de 3e année:

absente < partielle = complète

Guttmann, Levin et Pressley (1977:2) Var 1.1: Phrase seule, avec stratégie d'imagerie mentale

Var 1.2: Phrase et illustration partielle (mouvement)

Var 1.3: Phrase et illustration partielle (statique)

Var 1.4: Phrase et illustration complète

Mesure 1 (questions)

absente < partielle = complète

Harber (1983) Var 3.1: Texte et illustrations complètes

Var 3.2: Texte et illustrations partielles

Var 3.3: Texte seul

Mesure 1 (questions)

Enfants avec difficultés d'apprentissage:

absente > partielle = complète

Enfants normaux:

partielle = complète > absente

Miller et Pressley (1987:1) Var 1.2: Phrase implicite sans illustration

Var 1.3: Phrase implicite et illustration complète

Var 1.4: Phrase implicite et illustration partielle

Mesure 1 (questions)

absente < complète = partielle

Miller et Pressley (1987:2) Var 2.2: Phrase implicite sans illustration

Var 2.3: Phrase implicite et illustration complète

Var 2.4: Phrase implicite et illustration partielle

Mesure 1 (questions)

Enfants de niveau préscolaire:

absente = complète = partielle

Enfants de 1re année du primaire:

absente < complète = partielle

Pressley, Pigott et Bryant (1982:1) Var 1.1: Phrase et illustration complète

Var 1.2: Phrase et illustration partielle (personnage en action)

Var 1.3: Phrase et illustration partielle (personnage en position statique)

Var 1.4: Phrase et illustration partielle (objet demandé au test)

Var 1.7: Phrase sans illustration

Mesure 1 (questions)

absente = partielle < complète

Purkel et Bornstein (1980) Var 1.1: Phrase et illustration complète

Var 1.2: Phrase et illustration partielle / image mentale

Var 1.3: Phrase seule

Questions

absente < complète = partielle

Reinwein (1992) Var 2.1: Texte seul

Var 2.2: Texte et illustration complète

Var 2.3: Texte et illustration partielle A

Var 2.4: Texte et illustration partielle B

Mesure 1 (temps de lecture)

Texte 1: absente = partielle A < complète = partielle B

Texte 2: absente = partielle = complète

Mesure 2 (nombre d'erreurs)

Textes 1 et 2: absente = partielle = complète

Sherman (1976) Var 3.1: Contexte partiel

Var 3.2: Contexte complet

Var 2.1: Contexte linguistique

Var 2.2: Contexte pictural

Mesures 1 et 2 (rappel libre)

Contexte pictural: partiel > complet

Contexte linguistique: complet > partiel

 

Les expériences de cette section se prêtent bien à la vérification d'une des conclusions de Levie et Lentz (1982), à la suite d’une revue de 55 expériences portant sur le texte illustré. Les auteurs concluent que les illustrations n'ont pas d'impact significatif sur les informations d'un texte qui ne sont pas explicitement illustrées:

[...] 10 studies [...] produced a total of 20 comparisons of learning nonillustrated text information from illustrated text vs. text alone. In 9 of these 10 studies (involving 16 comparisons) the results were the same: no significant difference between treatments. In terms of group means, 11 comparisons favored illustrated text and 3 favored text alone; 4 comparisons were reported as " no significant difference ", and in 2 cases the means were the same. Overall, the groups reading illustrated text score only 5% better than the groups reading text alone. In summary, on the basis of these outcomes, we conclude that illustrations have no effect on learning non-illustrated text information (p. 203).

Plusieurs études du tableau 4.3 vont à l’encontre de l’hypothèse de Levie et Lentz (1982), c’est-à-dire que la version partiellement illustrée est significativement mieux réussie que la version non illustrée. D’autres comparaisons, quoique non significatives, vont dans la même direction (pour ce qui est de Harber, 1983, voir chap. 2.2.1).

Par ailleurs, lorsqu’elle est significative, la comparaison entre les versions illustration partielle et illustration complète favorise cette dernière (sauf Sherman, 1976). De nouveau, le nombre de résultats significatifs est suffisamment élevé pour que l’effet ne soit pas attribuable au hasard.

L’étude de Sherman (1976), la seule à contre-courant, a été incluse dans cette section, bien que le matériel expérimental utilisé ne corresponde pas tout à fait à la définition de l’illustration partielle. Les trois variables binaires de l’étude permettent de contraster huit versions expérimentales, dont quatre qui découlent du croisement des variables mode de présentation (contexte linguistique vs contexte pictural) et ampleur du contexte (contexte partiel vs contexte complet). Dans la version contexte pictural complet, d'après l'auteur, l'illustration fournit des informations précises de la scène décrite dans chaque paragraphe, de ses éléments et des relations qu’ils entretiennent. Dans la version contexte pictural partiel, par contre, l'illustration ne fournit que des indices vagues concernant la même scène. Au rappel libre, l'étude révèle une supériorité significative des deux versions contexte pictural sur les deux versions contexte linguistique. Les deux variables interagissent toutefois significativement (contexte pictural partiel > contexte pictural complet, mais contexte linguistique partiel < contexte linguistique complet). L'auteur explique la supériorité surprenante de la version contexte pictural partiel par une activation plus substantielle des informations sémantiques, une activation nécessaire en absence d'informations picturales plus précises. Néanmoins, cette explication paraît insuffisante face au phénomène d'interaction. La même logique ne peut s'appliquer aux deux versions avec contexte linguistique. Toutefois, puisque aucun exemple du matériel pictural utilisé n’est présenté dans l'étude, il est impossible de se prononcer sur le degré de ressemblance des contextes picturaux et linguistiques respectifs.

Enfin, l’étude de Bransford et Johnson (1972) n’a pas été incluse dans cette section. Dans leur article, leur " illustration partielle " correspond mieux à notre définition d'une illustration incompatible avec le texte (voir chap. 8).

 

suite...