Chapitre 5. L'agencement spatio-temporel entre l'illustration et le texte

5.1 Problématique

Dans une expérience portant sur le texte illustré, on peut faire varier expérimentalement trois éléments, à savoir l'illustration, le texte ou l'agencement spatio-temporel entre l'illustration et le texte. Par agencement spatio-temporel, nous entendons que le type d'agencement entre le texte et l'illustration peut être décrit soit en termes temporels (i.e. illustration avant / pendant / après le texte; cf. chap. 5.2), soit en termes spatiaux (illustration en haut / en bas du texte, illustration à gauche / à droite du texte; cf. chap. 5.3). L’étude de l’effet d’agencement spatio-temporel exige que le texte et l’illustration soient tenus constants dans les conditions expérimentales.

Les expériences répertoriées au présent chapitre satisfont aux conditions suivantes:

Le contrôle expérimental de l’agencement entre le texte et l’illustration varie en fonction des média de présentation (livre, ordinateur, etc.) et du mode d’appréhension (lecture, écoute). Ainsi, dans certaines expériences sur l’agencement spatial, le choix du média de présentation et du mode d’appréhension imposés aux sujets font en sorte qu’aux variations sur le plan spatial correspondent des variations sur le plan temporel. Les langues indo-européennes, pour ne mentionner que celles-là, s’écrivent et se lisent de gauche à droite et de haut en bas. Étant donné cette convention solidement établie, une information x, qui figure en haut de l’information y à la même page, sera lue avant. Bien entendu, cette convention s’applique avant tout au texte.

On peut se demander si le parallélisme entre les relations spatiales et temporelles s'applique également à un amalgame picto-verbal tel que le texte illustré (voir par exemple la partie Discussion dans le résumé de Reinwein, 1990a). L'intérêt que suscite le message pictural dans l'imprimé, comparativement au verbal, est bien connu. La présence de l'illustration sur une page écrite pourrait être dominante au point d'attirer l'intérêt du lecteur indépendamment de son emplacement. Bref, avant toute généralisation, il semble prudent d'examiner d'abord séparément les deux types d'agencement.

 

5.2 L'agencement temporel entre l'illustration et le texte

Dans ces expériences, l'illustration précède le texte dans l'une des versions expérimentales, et elle le suit dans une autre. À cela peut s'ajouter une troisième version où l'illustration et le texte sont présentés simultanément (Moore, 1974; Wheldall et Mittler, 1977). Certaines expériences comprennent en plus une version non illustrée du même texte, qui sert alors de condition contrôle. Lorsqu'aucune des versions illustrées ne se distingue significativement de la version non illustrée, c'est que l’efficacité des illustrations est en jeu et non celle de leur agencement picto-verbal (Koran et Koran, 1980; Moore, 1974; O'Keefe et Solman, 1987: 1 et 2).

Le contrôle expérimental de l'agencement chronologique entre l'illustration et le texte se fait différemment en mode de lecture et en mode d'écoute du texte. Lorsque le texte est présenté aux sujets oralement, par l'expérimentateur ou un enregistrement sonore, il est possible de s'assurer de la présentation chronologique des l’expérimentateur ou un enregistrement sonore, il est possible de s’assurer de la présentation chronologique des composantes linguistique et picturale (Bransford et Johnson, 1972; Cowen, 1984:2; Wheldall et Mittler, 1977). Par contre, le sujet qui lit un texte illustré, présenté sous forme de livret, dispose d'une liberté d'action qui est absente en situation d'écoute. Il peut feuilleter le livret dans le but de revenir en arrière sur des pages déjà vues ou lues. Pour exclure cette éventualité, le lecteur reçoit dans certaines études la consigne explicite d'éviter tout retour en arrière d'une page à l'autre (Brody et Legenza, 1980; Dean et Enemoh, 1983; Koran et Koran, 1980; Sherman, 1976). Dans d'autres études, par contre, le lecteur ne reçoit aucune consigne à ce sujet (Moore, 1974; O'Keefe et Solman, 1987: 1 et 2; Reinwein, 1993a). Il est alors possible d'observer le lecteur dans un environnement moins contraignant, c’est-à-dire dans un contexte qui favorise l'émergence de stratégies propres au lecteur. Les deux démarches expérimentales sont aussi légitimes l'une que l'autre puisque leurs objectifs diffèrent. Ceci dit, il faut s'attendre à ce que la variable d'agencement chronologique produise plus facilement un effet significatif lorsque l'ordre chronologique des stimuli linguistique et pictural est imposé aux sujets. Dans le dernier cas, des difficultés de traitement découlant de la présentation chronologique pourraient ne pas laisser de trace au niveau de la mesure dépendante puisque le lecteur est libre d’utiliser des stratégies compensatoires.

Rappelons que, dans ce chapitre, seules les expériences avec illustrations compatibles sont considérées. Les études de Tversky (1975) et Wheldall et Mittler (1977) se situent à la limite d'une telle définition. Dans la première, la compatibilité picto-verbale (compatible vs incompatible) est une variable indépendante et dans la deuxième, la tâche d'appariement exige de la part des sujets de choisir, parmi quatre illustrations, celle qui correspond à la phrase.

Tableau 5.2
Agencement temporel entre l'illustration et le texte (i. e. avant - pendant - après)

Auteur

Variable indépendante

Résultats (alpha = 0,05)

Bransford et Johnson (1972) Var 1.3: Illustration appropriée après texte

Var 1.5: Illustration appropriée avant texte

Mesure 1 (compréhension)

ill. avant > ill. après

Mesure 2 (rappel libre)

ill. avant > ill. après

Brody et Legenza (1980) Var 2.1: Photo avant texte

Var 2.2: Photo après texte

Mesures 1 et 3 (questions)

photo après > photo avant

Mesures 2 et 4 (questions)

photo avant = photo après

Dean et Enemoh (1983) Var 2.1: Photo après texte

Var 2.2: Photo avant texte

Rappel libre

photo avant > photo après

Koran et Koran (1980) Var 3.1: Diagramme avant texte

Var 3.2: Diagramme après texte

Choix multiple

diagramme avant = diagramme après

Moore (1974) Var 2.1: Illustration et texte à la même page

Var 2.2: Illustration avant texte

Var 2.3: Illustration après texte

Mesure 1 (choix multiple)

aucune différence significative

O'Keefe et Solman (1987:1) Var 2.2: Illustration avant texte (normale)

Var 2.3: Illustration avant texte (composite)

Var 2.4: Illustration après texte (normale)

Var 2.5: Illustration après texte (composite)

Mesure 1 et 2 (rappel libre)

aucune différence significative

O'Keefe et Solman (1987:2) Var 1.2: Illustration avant texte (normale)

Var 1.3: Illustration après texte (normale)

Mesures 1 et 2 (rappel libre)

ill. avant = ill. après

Reinwein (1993a) Regroupement de 3 des 8 versions exp.:

Var 2.1: Illustration avant paragraphe

Var 2.2: Illustration après paragraphe

Restitution des mots omis

ill. avant = ill. après

Sherman (1976) Contexte = illustration ou texte:

Var 4.1: Contexte avant texte

Var 4.2: Contexte après texte

Mesures 1 et 2 (rappel libre)

contexte avant = contexte après

Tversky (1975) Var 3.1: Phrase et illustration en même temps

Var 3.2: Illustration après phrase

Temps de réaction dans une tâche de comparaison illustration - phrase

Voir résumé, en particulier Discussion

Wheldall et Mittler (1977) Var 2.1: Illustrations avant phrase

Var 2.2: Illustrations et phrase en même temps

Var 2.3: Illustrations après phrase

Appariement illustration - phrase

Enfants 4 ans:

aucune différence significative

Enfants handicapés mentalement:

ill. avant = en même temps > ill. après

 

À l’exception de Brody et Legenza (1980), les résultats qui sont significatifs indiquent une supériorité de la version illustration avant texte sur la version illustration après texte.

Comment faut-il interpréter ces observations? Reflètent-elles vraiment la supériorité d'un type d'agencement modal sur un autre? Ce point est discutable. Le rôle sémantique de l’illustration et du texte pourrait être en jeu plutôt que la modalité. En effet, si le texte fournit l’information centrale (et ciblée au posttest) et que l’illustration fournit l’information servant de préorganisateur par rapport au texte, alors la supériorité observée est compréhensible car les préorganisateurs sont généralement plus efficaces que les post-organisateurs, quelle que soit leur modalité. Ceci pourrait expliquer le résultat ambivalent de Brody et Legenza (1980), seule étude où l'information ciblée au test est plus diversifiée et fait référence aussi bien aux informations du texte qu'aux informations exclusivement picturales (voir aussi la partie Discussion dans les résumés de Brody et Legenza, 1980, ainsi que de Sherman, 1976).

Signalons le résultat non significatif dans les quatre expériences où on n’interdit pas explicitement au lecteur de revenir en arrière (Moore, 1974; O'Keefe et Solman, 1987:1 et 2; Reinwein, 1993a). On remarque toutefois que le traitement contrôle texte seul, qui est présent dans les études de Moore (1974) et de O'Keefe et Solman (1987), ne se distingue pas non plus des versions illustrées, ce qui relativise la portée du constat.

La présentation simultanée du texte et de l'illustration, quant à elle, s’avère aussi efficace sinon meilleure que les deux présentations chronologiques (voir la partie Discussion du résumé de Wheldall et Mittler, 1977, et aussi de Baggett et Ehrenfeucht, 1983).

 

 

5.3 L'agencement spatial entre l'illustration et le texte

Les études présentées dans cette section font varier l'agencement spatial entre l'illustration et le texte (sauf Winn, 1982), et indirectement, l’agencement temporel. Il importe de préciser d’abord leurs particularités.

 

Bogusch (1983). Le nombre de niveaux de la variable indépendante et le nombre de mesures dépendantes traduisent bien la complexité de cette étude. On constate en particulier que deux des quatre mesures portent exclusivement soit sur l'illustration, soit sur le texte. Les résultats de l'expérience, menée auprès de lecteurs de la fin de l'école primaire, ne révèlent strictement aucune différence quant à la compréhension et au rappel des cinq groupes, ni d'ailleurs quant à leurs opinions et préférences exprimées suite à l'expérience.

 

Reinwein (1990a:1 et 1990a:2). L'absence de différences significatives dans Bogusch (1983) n'est pas incompatible avec le résultat de Reinwein (1990a), seule autre étude qui peut être directement comparée à celle-ci. En effet, la supériorité significative d'une version sur l'autre dans Reinwein (1990a:1), tout en étant reliée à l'opposition en haut - en bas, ne se manifeste qu'en cas d'ambiguïté référentielle entre les composantes picturale et linguistique, comme l'indique le résultat non significatif obtenu pour la même opposition dans la deuxième expérience (voir la partie Discussion générale du résumé).

 

Reinwein (1993a). Le matériel expérimental, présenté en huit versions, combine différents types d’agencement entre un paragraphe et une illustration que le lecteur d’un livre illustré peut rencontrer. Quelle que soit la version, chaque paragraphe, d’une trentaine de mots, et chaque illustration occupent une page entière. Les pages sont réunies et présentées sous forme de livret. Deux des huit versions permettent au lecteur de voir l’illustration et le texte sans être obligé de tourner la page.

 

Johnsey, Higginbotham-Wheat, Morrison et Jordan (1990). Les auteurs étudient l'impact de l'agencement spatial auprès de lecteurs d'un " texte " composé de non-mots (i.e. une séquence de lettres dépourvue de sens). Le " texte " est présenté en deux ou trois colonnes suivant le format d'un journal. Des figures géométriques, sans lien avec le " texte ", servent de composante picturale dans l'expérience. La composante picturale coupe les colonnes du texte en deux de diverses manières (voir graphique présenté dans le résumé de l'article). La tâche principale des sujets, des étudiants gradués, consiste à marquer à l'aide d'un crayon leur parcours préféré. Certains types d’agencement picto-verbal sont nettement préférés à d'autres. Il n’est cependant pas évident que les résultats de cette simulation de lecture soient généralisables au point de s’appliquer à de vrais textes et illustrations.

 

Winn (1982). Dans cette expérience, la variable spatiale ne concerne pas le rapport entre les composantes picturale et linguistique, puisque l'opposition de gauche à droite - de droite à gauche s'applique aussi bien aux mots qu'aux illustrations. Le matériel de lecture consiste en un diagramme de flux qui illustre l'évolution des dinosaures selon quatre conditions. Les versions découlent du croisement des deux variables (avec dessin vs sans dessin; gauche à droite vs droite à gauche). Deux des quatre mesures dépendantes indiquent une supériorité significative de la séquence de gauche à droite sur la séquence de droite à gauche. On pourrait être tenté d’expliquer ce résultat par le fait que la séquence de gauche à droite correspond à l'ordre de progression normal en lecture. Ces mêmes mesures révèlent toutefois un effet d'interaction surprenant. Les deux fois, l'interaction montre que la séquence de gauche à droite est plus facile à comprendre que la séquence inverse en présence de dessins, cette différence étant non significative en absence de dessins. On s'attendrait au contraire, étant donné que l'observateur d'une illustration paraît moins assujetti à l'ordre de progression en lecture (voir aussi la partie Discussion dans le résumé de Winn, 1982).

Le tableau 5.3 donne une idée d'ensemble des études mentionnées ci-dessus.

Tableau 5.3
Agencement spatial entre l'illustration et le texte

Auteur

Variable indépendante

Résultats (alpha = 0,05)

Bogusch (1983) Var 1.1: Illustration à gauche du texte

Var 1.2: Illustration à droite du texte

Var 1.3: Illustration en haut du texte

Var 1.4: Illustration en bas du texte

Var 1.5: Emplacement aléatoire

Mesures 1 et 2 (posttest, volets verbal et pictural)

aucune différence significative

Johnsey et al. (1990) Huit versions expérimentales faisant varier, entre autres, l'agencement spatial entre les composantes picturale et linguistique Résultats descriptifs seulement

(voir résumé de l'article)

Reinwein (1990a:1) Plusieurs paires picto-verbales par page:

Var 2.1: Illustration en bas du texte

Var 2.2: Illustration en haut du texte

Restitution des mots omis dans le texte à trous (mesure 1)

ill. en haut > ill. en bas

Reinwein (1990a:2) Une seule paire picto-verbale par page:

Var 1.1: Illustration en bas du texte

Var 1.2: Illustration en haut du texte

Restitution des mots omis dans le texte à trous (mesure 1)

ill. en haut = ill. en bas

Reinwein (1993a) Var 1.7: Illustration à gauche du texte

Var 1.8: Illustration à droite du texte

(voir aussi chap. 5.2)

Restitution des mots omis

ill. à gauche = ill. à droite

Winn (1982) Var 2.1: Séquence de gauche à droite

Var 2.2: Séquence de droite à gauche

Mesures 1 et 2 (posttests)

gauche à droite > droite à gauche

Mesures 3 et 4 (posttests)

différence non significative

suite...